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Parmi les premiers habitants de Taïwan, les Pingpu

PD: 07/21/97

Quand l'avenue Chieh-shou, à Taïpei, qui fait face au Palais présidentiel a été l'an dernier rebaptisée avenue des Ketagalan, beaucoup de citadins ont eu quelque mal à s'habituer à ce changement.

Mais, qui sont ces Ketagalan? se demandaient-ils.

Pour expliquer ce nom à consonance barbare, la mairie de Taïpei a rappelé que les Ketagalan étaient une tribu aborigène aujourd'hui disparue et dont les membres étaient considérés par les anthropologues comme les plus anciens habitants du nord de l'île. Ils furent complètement oubliés jusqu'à ces derniers temps encore.

Où ces Ketagalan vivaient-ils donc? Quels étaient donc leurs caractéristiques culturelles, et qu'en reste-t-il après tant de siècles?

Selon les archéologues, les Ketagalan formaient une des dix tribus «aborigènes des plaines», ou Pingpu, qui ont habité l'île pendant plusieurs milliers d'années. Avant la grande vague d'émigration des Chinois han, il y a quelque quatre cents ans, les Ketagalan occupaient un vaste territoire dans le nord de Taïwan. Leur domaine s'étendait des côtes du nord, à Keelung, jusqu'au sud dans la plaine de Taoyuan.

«C'est un fait que les Ketagalan furent les premiers habitants à s'établir dans cette partie de l'île et, plus particulièrement, dans la cuvette de Taïpei», explique M. Chiang Yu-lin, membre de la commission municipale des Affaires aborigènes, en précisant que c'était une des raisons déterminantes pour laquelle la mairie avait décidé de donner leur nom à une artère de la métropole.

Vers le milieu du XVIIe siècle, comme la dynastie mandchoue Qing venait d'asseoir son autorité sur la Chine, les émigrants chinois affluèrent en masse à Taïwan. Ils s'installèrent notamment sur les terres conquises aux Ketagalan et aux autres «aborigènes des plaines». Peu à peu, les nouveaux venus repoussèrent les tribus autochtones dans les régions montagneuses.

Quelques générations plus tard, pendant l'occupation japonaise (1895-1945), les anthropologues nippons désignèrent les aborigènes formosans sous le nom général de «gens de la montagne», comprenant à la fois les tribus de la montagne et les éléments des tribus des plaines qui s'étaient réfugiés dans des régions plus élevées. Ceux qui avaient refusé de se retirer sur ces hauteurs furent progressivement intégrés dans la société chinoise, notamment par les alliances matrimoniales, au cours de ces quatre derniers siècles.

Après de longues recherches dans l'île, l'anthropologue japonais Ino Yoshinori en a déduit que les «aborigènes des plaines» (Pingpu), répartis tout autour de l'île, étaient en fait divisés en dix tribus ou peuples, chacun ayant eu sa propre civilisation, nommément, les Ketagalan, les Luilang, les Kavalan, les Taokas, les Pazeh, les Papora, les Babuza, les Hoanya, les Siraya et les Sao.

En raison de l'assimilation des «gens des plaines», ceux qu'on appelle aujourd'hui les peuples aborigènes de Taïwan ne sont plus représentés que par les «gens des montagnes». Ceux-ci sont actuellement divisés en neuf tribus -- les Saisiyat, les Atayal, les Ami, les Bunun, les Tsou, les Puyuma, les Rukai, les Paiwan et les Yami -- qui sont parvenues à maintenir jusqu'à nos jours leur spécificité ethnique et culturelle.

Ces dernières années, traversant une période de renaissance culturelle, la société taïwanaise a développé un intérêt croissant à l'égard des civilisations aborigènes.

De plus en plus de chercheurs se sont lancés dans l'examen des documents historiques et ont recueilli les traditions orales auprès des plus vieux aborigènes, apportant un nouvel éclairage sur ce qu'avait pu autrefois être la vie des tribus Pingpu. Un institut privé de recherches ethnologiques, Formosa Folkways, a été créé pour promouvoir les études concernant les tribus originaires des plaines.

«La chasse et la pêche ont été des activités de grande importance pour la survie des tribus Pingpu, indique M. Liu Huan-yueh, chercheur à l'institut Formosa Folkways. Autrefois, il existait dans l'île différentes espèces de grands mammifères, comme les cerfs, que les aborigènes traquaient.»

Puis, les «gens des plaines» se sont sédentarisés et se sont consacrés aux activités agricoles. Ils cultivaient principalement les plantes à racines tubéreuses, comme le taro ou l'igname. «Ces anciennes tribus vivaient en autarcie et ne faisaient pas de commerce», poursuit M. Liu Huan-yueh.

Les anthropologues en ont donc déduit que la cuisine des Pingpu comprenaient des mets cuits et des aliments saumurés; parfois, ces derniers conservaient de la nourriture dans le sel et mangeaient des produits crus.

Mais au XVIIe siècle, les Hollandais, les Espagnols puis les Chinois envahirent les uns après les autres Taïwan. A tour de rôle, ils s'emparèrent des sites de pêche des Pingpu, de leurs terrains de chasse et de leurs terres de culture. Pour survivre, les aborigènes des plaines n'eurent d'autres choix que se mettre à commercer avec les nouveaux venus.

Les Pingpu aimaient fumer, mâcher le bétel et boire de l'alcool. «Pour les rites religieux, la boisson alcoolisée était plus qu'une nécessité. C'était aussi un produit d'importance pour recevoir des convives et accueillir des amis», ajoute M. Liu Huan-yueh.

Le vêtement traditionnel des Pingpu comprenait une tunique courte et une sorte de jupe serrée à la taille avec une ceinture en tissu. Les femmes portaient des morceaux de toile autour des mollets, comme décoration. Les autres ornements de corps étaient les fleurs, les boucles d'oreille et les colliers faits d'agate, de perles et de conques spirales.

L'immigration chinoise a modifié les vêtements des Pingpu, qui, à cette époque, connurent l'influence de la mode du sud de la Chine, du Fujian et du Guangdong, provinces d'origine de la plupart des nouveaux colons.

La maison typique des Pingpu, en pierre ou en bois, était bâtie sur des pilotis. «Aujourd'hui, on trouve toujours ce genre de maison chez les peuples des îles du Sud du Pacifique», précise M. Liu Huan- yueh.

Dans leur village, les «aborigènes des plaines» installaient une tour de guet, une grande bâtisse pour entreposer les grains et une autre servant de lieu de réunion où les villageois pouvaient débattre des problèmes concernant la communauté. Sur des voies de communication sommaires, ils se déplaçaient en char à boeuf; ils traversaient les rivières et les étendues d'eau en radeaux de bambou ou canoës de bois.

Dans la société aborigène des plaines, les femmes étaient responsables des travaux des champs; elles s'occupaient également du tissage, pendant que les hommes partaient à la chasse et défendaient le village s'il était attaqué.

Un autre aspect particulier de la culture des Pingpu: c'était la fille aînée de la famille qui héritait de tous les `biens. Son époux avait obligation de venir vivre chez elle et d'adopter les us et coutumes de sa belle-famille. Par contre, les filles cadettes n'étaient pas tenues à ce système de mariage et, en général, allaient vivre dans la famille de leur époux.

Les «aborigènes des plaines» adoraient la nature, craignaient les esprits et vénéraient leurs ancêtres. Des cérémonies rituelles se pratiquaient dans leurs champs afin d'avoir de bonnes récoltes. Rendre hommage aux aînés était aussi très important.

Le chant était étroitement lié au culte des ancêtres et célébrait la bravoure des héros qui avaient défendu la tribu contre les envahisseurs.

Selon les spécialistes, les «aborigènes des plaines» pratiquaient une religion animiste complexe, mais leurs objets de culte étaient relativement simples.

Avec l'arrivée en force des Chinois à Taïwan, le culte des Pingpu, effectué en plein air, se déplaça à l'intérieur des maisons ou évolua de telle sorte qu'il pût être pratiqué dans les temples traditionnels chinois. «C'est pourquoi certains lieux de culte des Pingpu, dont on a gardé la trace, portent déjà la marque de l'influence des premiers colons chinois», souligne M. Liu Huan-yueh.

Aujourd'hui, les anthropologues s'accordent à dire que la civilisation des Pingpu a complètement disparu, la principale cause en ayant été leur assimilation dans la société han (chinoise).

--D'après l'article The forgotten Pingpu, Taiwan's earliest inhabitants de Diana Lin, in The Free China Journal, Taïpei, 27 juin 1977 (p. 5).